Un hiver sans chauffage : le récit d’une expérience et ses limites

Une famille de cinq personnes a passé l’hiver 2023-2024 sans chauffer, ou presque. Le récit d’une expérience, ses résultats chiffrés et surtout les conditions très précises qui la rendent possible.

  • 30 décembre 2025
  • 15 min
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L’essentiel. Ce qui suit est un récit, pas une méthode. Une famille de cinq personnes a passé l’hiver 2023-2024 sans chauffer, ou presque, dans une maison mitoyenne des années 70. C’était la deuxième saison consécutive. Le résultat est spectaculaire sur la facture, et il tient à des conditions très précises : un bâtiment mitoyen, isolé au fil des années, sans ponts thermiques majeurs, et cinq occupants adultes en bonne santé. Le récit vaut pour ce qu’il montre, y compris ses limites. Il ne vaut pas comme recommandation générale.

D’où vient l’idée d’un hiver sans chauffage

L’idée a germé pendant l’explosion des acomptes de gaz, en 2022. La question posée était simple, presque naïve : et si on ne chauffait plus que lorsque c’est absolument nécessaire ? La première saison, l’hiver 2022-2023, avait permis de réduire la facture de gaz de plus de 60 %. Le chiffre est un relevé personnel sur une installation donnée, pas une moyenne, mais il était assez net pour donner envie de recommencer.

Entre les deux saisons, l’installation d’un poêle à bois a été envisagée. La configuration de la construction ne le permettait pas. L’expérience a donc été relancée telle quelle, une seconde année, par intérêt économique d’abord, avec le bénéfice écologique en prime.

Le principe : laisser le bâtiment à sa température d’équilibre

Tout repose sur une notion technique simple : un bâtiment se stabilise à une température qui résulte de ses apports gratuits, soleil, occupants, appareils, cuisson, et de ses déperditions. C’est sa température d’équilibre. Mieux le bâtiment est isolé et plus il est inerte, plus cette température monte sans le moindre kilowattheure de chauffage. Nous détaillons ce mécanisme dans un article dédié, La température d’équilibre : bien régler son chauffage et économiser, et la ressource universitaire Énergie Plus Le Site (UCLouvain) détaille le bilan énergétique dont elle découle.

L’expérience a consisté à laisser le bâtiment à cette température, toute l’année, hiver compris, et à y vivre normalement pour voir si c’était tenable et à quelles conditions. Rien de plus. Pas de technologie, pas de travaux, pas de dispositif particulier.

Mettre la maison en conditions

À l’image d’un sous-marin qui part en mission, la maison a été cloisonnée entre les espaces réellement occupés et ceux qui le seraient peu en hiver. Précision qui change tout dans l’organisation : les deux adultes travaillent depuis le domicile.

La cuisine s’est vue attribuer le rôle central, sans que personne ne l’ait décidé. On y récupère la chaleur de la cuisson, et les soirées s’y sont prolongées plutôt qu’au salon. Le principe ne fait que reproduire l’esprit des cheminées des châteaux forts, dans lesquelles étaient intégrés des bancs pour s’y blottir au plus froid de l’hiver. Cinq siècles plus tard, la logique thermique n’a pas changé.

Personne enveloppée dans un plaid travaillant chez elle dans une pièce peu chauffée en hiver

Le poste de travail s’est déplacé là où la lumière et la chaleur arrivent gratuitement : la table de la pièce de vie, plutôt qu’un bureau isolé à l’étage. Un plaid sur les épaules, une boisson chaude à portée de main, et l’écart avec une pièce chauffée se comble sans y penser. Après une à deux semaines d’adaptation, travailler à 15 ou 16 °C devient normal. Ce qui demande de la préparation, ce n’est pas le confort, c’est le bâtiment.

Ce que le corps encaisse, et en combien de temps

La réacclimatation prend une à deux semaines. Passé ce délai, travailler à 15 ou 16 °C devient normal, et le bureau descend parfois à 14 °C sans que ce soit vécu comme une épreuve. Deux accessoires font l’essentiel du travail : de bons sous-vêtements thermiques, les mêmes qu’en montagne, et un plaid sur les jambes.

Le réflexe le plus utile n’est pas vestimentaire. Quand on a froid, plutôt que de rester immobile devant un écran, un tour du bloc suffit à remettre le corps en action. Le froid ressenti en position assise prolongée n’a pas grand-chose à voir avec le froid réel.

Ce que l’expérience a donné

Un rite s’est installé de lui-même : l’affichage des résultats, le dimanche matin. Un simple graphique au départ, comparant la saison en cours à la précédente, puis une série de courbes construites par les adolescentes de la maison en application de leurs cours de tableur. La mesure est devenue un jeu de famille, et c’est probablement ce qui a fait tenir l’expérience plus sûrement que n’importe quelle discipline. Notre article sur le suivi de la consommation de chauffage détaille la méthode de relevé.

Les chiffres qui suivent sont des relevés personnels, sur une installation et un bâtiment donnés. Ils ne sont ni une moyenne, ni une promesse. Cette seconde saison a apporté un peu plus de 30 % d’économie supplémentaire par rapport à la première. La facture de gaz annuelle est passée sous les 30 euros. L’économie de CO2 peut être estimée à environ une tonne par rapport à la consommation d’avant l’expérience. Le portail Énergie de la Wallonie permet de situer ce type de relevé par rapport aux repères régionaux.

Le constat de fond est moins spectaculaire mais plus intéressant : économiser de l’énergie n’a demandé ici ni contrainte réglementaire, ni investissement technique. Il a suffi de dépasser un préjugé sur ce qu’est une température acceptable. En clin d’œil, sur les photographies thermiques dressées par la Région wallonne, la construction apparaît remarquablement isolée. Elle ne présente aucune déperdition, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’elle n’est pas chauffée.

Ce qui a coincé

Une canalisation encastrée dans la seule paroi non isolée

C’est le point à retenir avant toute tentative : mener ce type d’expérience suppose de bien connaître son bâtiment, sous peine de l’endommager. Nous avons découvert cette année-là que le tuyau de chauffage du hall était encastré dans la façade du rez-de-chaussée, la seule paroi non isolée de la maison. Quand les températures extérieures sont passées sous zéro, principalement en novembre 2023 et en janvier 2024, des épisodes que les relevés de l’IRM permettent de resituer, il a fallu faire tourner le chauffage pour éviter que cette canalisation ne gèle.

Un gel de canalisation ne se solde pas par un désagrément mais par une rupture, et par un dégât des eaux dans une paroi. La correction identifiée consiste à séparer ce circuit du reste de l’installation pour pouvoir le purger, ce qui n’a rien d’évident sur une installation existante. Autrement dit : le premier chantier d’un hiver sans chauffage n’est pas d’acheter un plaid, c’est de savoir où passent vos conduites d’eau.

Une difficulté sociale réelle

Recevoir devient un exercice. Nos amis sont compréhensifs, et plutôt intrigués par l’expérience, mais l’inertie du bâtiment ne se rattrape pas en quelques heures. Même en relançant le chauffage avant leur arrivée, les parois continuent à rayonner plus froid. Si l’air de la pièce est à 18 °C au moment de la visite, la température ressentie, qui est une moyenne pondérée entre la température de l’air et celle des parois, se situe plutôt autour de 16 °C. Ce que ressent l’invité n’est pas ce qu’affiche le thermomètre.

À quelles conditions l’expérience tient-elle ?

Le récit ci-dessus n’est transposable qu’en partie, et l’auteur de l’expérience est le premier à le dire. La maison est mitoyenne, ce qui supprime deux parois déperditives. Elle date des années 70 mais a été isolée au mieux avant l’emménagement puis au fil de l’occupation. Elle ne présente pas de ponts thermiques suffisamment marqués pour provoquer de la condensation ou des moisissures. Les cinq occupants sont des adultes en bonne santé. Changez un seul de ces paramètres et la conclusion change avec lui. Les Guichets Énergie Wallonie donnent un avis gratuit et neutre sur ce diagnostic préalable.

ParamètreCe qui rend l’expérience tenableCe qui la rend déconseillée
Type de bâtimentMitoyen, compact, avec de l’inertie (brique, béton)Quatre façades, volumes légers, peu d’inertie
IsolationEnveloppe correctement isolée, ponts thermiques limitésParois froides, ponts thermiques marqués, simple vitrage
OccupantsAdultes en bonne santé, actifs dans la journéeNourrissons, personnes âgées, personnes malades ou peu mobiles
OccupationPrésence en journée, chaleur des repas et des appareilsLogement vide la journée, apports gratuits quasi nuls
Réseaux d’eauConduites connues, à l’intérieur du volume isoléConduites encastrées dans une paroi froide, non purgeables
VentilationVentilation maintenue, vapeur évacuée en continuGrilles bouchées pour garder la chaleur, air humide stagnant

Ce que cette expérience ne dit pas

Vivre à 15 °C est un choix quand on est en bonne santé et qu’on peut bouger. Ce n’en est pas un pour tout le monde. L’Organisation mondiale de la santé recommandait de maintenir une température intérieure de 18 °C dans les logements, et de 20 à 21 °C dans les pièces occupées par des personnes âgées. L’organisation note elle-même que la base probante de ce seuil, formulé en 1987, est ancienne, mais son examen conclut que les personnes de plus de 65 ans et celles présentant une pathologie préexistante bénéficient d’un chauffage à au moins 18 °C en hiver. Le SPF Santé publique publie les repères belges en matière de qualité de l’air et de salubrité du logement. Un nourrisson, une personne convalescente ou une personne à mobilité réduite ne sont pas dans la même situation qu’un adulte qui peut sortir marcher dix minutes.

Le second angle mort est constructif. Un logement peu chauffé reste sain tant que la vapeur produite par les occupants, la cuisson et les douches est évacuée. Les moisissures prolifèrent dans un environnement tempéré et humide, et la condensation superficielle se forme là où l’air chargé de vapeur rencontre une paroi froide, un mécanisme documenté par Buildwise et par le Guide Bâtiment Durable. Dans une maison mal isolée, baisser la température revient à refroidir les parois et à déplacer le point de rosée vers l’intérieur. Le réflexe de boucher les grilles d’aération pour garder le peu de chaleur disponible est exactement ce qu’il ne faut pas faire.

Dernier point, moins technique mais tout aussi vrai : cette expérience a été choisie. Elle a été menée par une famille qui pouvait la mener, qui l’a mesurée, et qui pouvait l’arrêter à tout moment. Ce n’est pas la même chose que subir un logement froid faute de moyens. Le récit n’a de valeur que comme démonstration technique du poids de la température d’équilibre, pas comme modèle social.

Si vous voulez tenter, dans quel ordre procéder

  1. Étape 1 — Repérez vos conduites d’eau avant tout

    Identifiez le tracé du chauffage et de la distribution d’eau. Toute conduite passant dans une paroi non isolée ou un volume non chauffé doit pouvoir être purgée, sous peine de gel et de rupture.

  2. Étape 2 — Vérifiez que votre bâtiment s’y prête

    Mitoyenneté, inertie, isolation, absence de ponts thermiques marqués. Dans un logement à quatre façades mal isolé, l’expérience produit des parois froides et de la condensation, pas des économies.

  3. Étape 3 — Excluez les personnes qui ne doivent pas la subir

    Nourrissons, personnes de plus de 65 ans, personnes malades ou peu mobiles. L’OMS recommande au moins 18 °C pour elles, et 20 à 21 °C dans les pièces occupées par des personnes âgées.

  4. Étape 4 — Ne touchez pas à la ventilation

    Gardez les grilles et les bouches ouvertes en toute circonstance. Un air froid et humide qui stagne produit des moisissures bien plus vite qu’un air froid renouvelé.

  5. Étape 5 — Concentrez la vie sur une pièce

    Choisissez la pièce qui récupère le plus d’apports gratuits, souvent la cuisine, et fermez les volumes peu utilisés. Habillez-vous en conséquence plutôt que de chauffer l’ensemble.

  6. Étape 6 — Mesurez, sinon vous ne saurez rien

    Relevez vos index à date fixe et suivez les températures pièce par pièce. Sans mesure, vous ne saurez ni ce que vous avez économisé, ni à quel moment votre logement commence à souffrir.

Questions fréquentes

Peut-on vraiment vivre un hiver sans chauffage en Belgique ?

Dans certaines conditions, oui, et ce récit le documente sur deux saisons consécutives. Mais il s’agit d’une maison mitoyenne des années 70 isolée au fil du temps, sans ponts thermiques marqués, occupée par cinq adultes en bonne santé présents en journée. Ces conditions font l’essentiel du résultat et ne sont pas généralisables.

Quelle température intérieure minimale est recommandée ?

L’Organisation mondiale de la santé recommandait 18 °C dans les logements, et 20 à 21 °C dans les pièces occupées par des personnes âgées. Elle note que la base probante de ce seuil de 1987 est ancienne, mais conclut que les personnes de plus de 65 ans et celles présentant une pathologie préexistante bénéficient d’un chauffage à au moins 18 °C en hiver.

Un logement peu chauffé risque-t-il des moisissures ?

Oui, si la vapeur d’eau n’est pas évacuée. La condensation superficielle se forme là où l’air humide rencontre une paroi froide, et les moisissures prolifèrent en environnement tempéré et humide. Baisser la température refroidit les parois, ce qui augmente le risque dans un bâtiment mal isolé. La ventilation doit être maintenue en permanence, jamais réduite pour garder la chaleur.

Pourquoi mes invités ont-ils froid alors que le thermomètre affiche 18 °C ?

Parce que la température ressentie est une moyenne pondérée entre la température de l’air et celle des parois. Dans un bâtiment resté froid longtemps, les parois continuent à rayonner froid même après quelques heures de chauffage. À 18 °C d’air ambiant, le ressenti peut tourner autour de 16 °C.

Quelle économie peut-on en attendre ?

Les chiffres de ce récit sont des relevés personnels sur une installation donnée : plus de 60 % la première saison, un peu plus de 30 % d’économie supplémentaire la seconde, pour une facture de gaz annuelle passée sous les 30 euros. Ils ne constituent ni une moyenne, ni une prévision transposable à un autre logement.

Conclusion

Ce qui frappe, au terme de deux saisons, ce n’est pas l’ampleur de l’économie. C’est le peu qu’il a fallu pour l’obtenir : aucun investissement, aucune technologie, aucune contrainte réglementaire. Simplement accepter que la température d’équilibre d’un bâtiment correctement isolé est déjà proche d’une température vivable, et que l’écart restant se comble avec un pull et un peu de mouvement.

Reste que ce récit ne se recopie pas. Il documente un bâtiment précis et des occupants précis. Ce qu’il faut en retenir n’est pas la consigne de ne plus chauffer, mais l’ordre des priorités : connaître son bâtiment, mesurer, ventiler, et seulement ensuite discuter de la température.

Ce témoignage relate une expérience personnelle menée durant l’hiver 2023-2024. Il n’a pas valeur de recommandation et ne remplace pas l’avis d’un professionnel sur votre propre bâtiment.

L’essentiel à savoir :

  • Récit d’une famille de cinq personnes ayant passé l’hiver 2023-2024 sans chauffer, deuxième saison consécutive.
  • Relevés personnels : plus de 60 % d’économie la première année, un peu plus de 30 % en plus la seconde, facture de gaz annuelle sous 30 euros.
  • Le résultat tient au bâtiment : maison mitoyenne isolée, avec inertie et sans ponts thermiques marqués.
  • Le vrai risque n’est pas le froid ressenti mais le gel d’une conduite encastrée dans une paroi non isolée.
  • L’OMS recommande au moins 18 °C, et 20 à 21 °C pour les pièces occupées par des personnes âgées.

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  • Mis à jour le 14 août 2026